201111_25

Elle portait ce jour-là son tutu rose, le blanc était au lavage. Elle était arrivée dans la salle de répétition avec son incontournable châle noir qui lui donnait l’air d’un oiseau sans ailes. Après un premier tour du parquet, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, elle saluait les uns et les autres puis posait son vêtement sur la rampe à l’endroit où elle rythmerait tout à l’heure les exercices. Elle ne prenait jamais la même place, « question de lumière », disait-elle. Ses élèves ne comprenaient pas mais aucun n’aurait osé poser la question à « madame ». C’était ainsi qu’on l’appelait, « madame ». Un prénom n’aurait tellement pas suffi à dire son talent, sa notoriété et le respect sans borne qu’ils lui portaient. Cela la faisait sourire. Elle se sentait si peu de chose, et son amie la rose…
Non, personne n’était mort ce matin. Mais cela aurait pu arriver, elle, ou quelqu’un d’autre. C’est ce qui la maintenait en vie de se dire qu’elle ignorerait jusqu’au dernier moment l’instant de sa mort. Il en était ainsi de toute mort. Cette universalité la fit sourire. Il était l’heure de commencer ce cours avant que quelqu’un ne fît le grand saut. Y avait-il un signe qui l’indiquait ? Aucun, mais madame était comme çà : elle vivait dans l’idée que chaque respiration était précieuse car peut-être qu’elle serait la dernière, ou pas.
Elle tapa deux fois dans ses mains. Une volée de moineaux plaça chaque élève à une place. Eux, elle l’avait remarqué, prenaient toujours la même. Elle avait attribué cela à leur jeunesse. Ils ne savaient pas l’instant, ils choisissaient l’endroit. C’était de bonne guerre, même si la précaution n’avait pas beaucoup de sens. Elle leva un bras, puis l’autre, ils l’imitèrent. Et elle se mit à compter, un temps par seconde, chaque seconde qui faisait défiler le temps. Les pas s’enchaînaient. Les sauts, des petits, des plus grands. Madame les observait. Aucun ne semblait en phase de mourir. Elle non plus. Et ? Pas plus, pour l’instant.

Cy Jung®

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