201107_03

La vie de canard en mare urbaine n’était pas toujours rose, surtout si l’on avait le col vert. C’était une lutte permanente, contre les attaques de moucherons avides de plumes riches en parasites, les jets de miettes coupantes sous les paroles insipides des grand-mères et autres nounous, les chutes de ballons et les cris des enfants en répons, la repousse des joncs au printemps qui bloquaient la circulation, le ballet des cygnes imbus de leur blancheur virginale, les pluies acides en hiver qui brûlaient les plumes et croupissait l’eau, les mictions des hommes se prenant pour le Manneken-pis, l… Ah ! qu’il eût été doux de naître dans une marre sauvage, loin des bruits et des odeurs fétides de la faune humaine !
Coin-coin le canard, puisque tout le monde l’appelait ainsi, n’en pouvait plus ! Il rêvait de nature, tout en en ayant une idée assez vague. Il l’imaginait comme un paradis perdu, une arche de Noé, une tour de Babel, un chemin de Damas ! N’y avait-il donc pas une nonne qui pourrait lui lire les passages sus-désignés des Écritures afin qu’il arrêtât de croire en un monde qui n’avait de meilleur que l’idée qu’il en cultivait ?
Ce fut étrangement un gendarme qui entendit sa plainte. À force d’être dérangé dans sa promenade quotidienne par ses nasillements, il l’observa et lui trouva le col vert assez interlope. Il exigea aussitôt des autorités supérieures du jardin de pouvoir vérifier l’origine de l’animal. On tira le canard de l’eau à l’aide d’un lasso puis d’une large épuisette afin de lire les indications gravées sur sa bague. Le sang du gendarme ne fit qu’un tour ! La bestiole ne s’appelait pas coin-coin, comme elle le prétendait, mais « Anas platyrhynchos », nom à consonance grecque, ce qui était particulièrement douteux quand on savait que la bête était originaire du Canada. N’était-il point ? Il n’était pas mais, en ces temps où tout était suspect, pourquoi pas un canard ?

Cy Jung®

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2 réponses à 201107_03

  1. Asl& dit :

    Je me demande ce qu’est devenu le canard, parce que je l’aimais déjà bien malgré cette courte histoire.

  2. Hélène dit :

    Cy, mille pardons d’avance pour ce cuistre commentaire… Mais ça me démange parfois :
    – en as-tu marre de la mare pour lui ajouter un r ?
    – qui croupissaiENt l’eau
    – le MaNNEken pis
    – il eÛt été doux
    – loin DU bruit / DES bruitS
    – un gendarme qui entendit (sans ^)

    Je n’ai pas compris ce qu’il n’était finalement point, ce canard suspect, mais je l’aime bien aussi.
    Bise !

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