201008_03

Monsieur Rotumalpois petit-déjeunait en peignoir d’un café et de deux biscottes puis, dès sa toilette faite, enfilait un tricot de corps et une chemise blanche, un slip et des chaussettes noirs, nouait avec soin sa cravate bleu France et passait le gilet, le pantalon et la veste de son costume trois pièces gris souris. Monsieur Rotumalpois ne portait pas de bretelles bien qu’il avait du ventre. Il ne s’en plaignait pas ; cela lui donnait une stature qui allait de pair avec une prestance et une autorité dont il aimait de prévaloir.
Monsieur Rotumalpois donnait un coup de chiffon à ses souliers et les chaussait. Il vérifiait sa mise dans le miroir, revêtait, selon la saison, un pardessus léger ou un manteau de laine, un chapeau mou ou une toque, attrapait une sacoche de cuir ciré et quittait son logis à petits pas pressés. Monsieur Rotumalpois n’était jamais pressé mais cela lui donnait un style qui allait de pair avec une prestance et une autorité dont il aimait se prévaloir.
Monsieur Rotumalpois achetait France soir qu’il portait sous le bras et attendait l’autobus en humant l’air du temps. Il y montait par l’avant, saluait le chauffeur et restait debout dans le milieu, laissant aux dames les places assises. Il arborait le sourire poli des hommes galants et respectueux. Monsieur Rotumalpois se moquait des femmes mais ses bonnes manières allaient de pair avec une prestance et une autorité dont il aimait se prévaloir.
Monsieur Rotumalpois n’allait pas au travail, ni au cercle, ni au jardin public, ni au cinéma, ni dans les magasins, ni ailleurs. Il descendait de l’autobus à son terminus et faisait le retour à pied. Au passage, il déjeunait d’un plat du jour et d’un quart de blanc au café de la Poste. Il achetait une demi-baguette qu’il emballait dans le journal et un gâteau. Monsieur Rotumalpois ne mangeait jamais de gâteau mais cela allait de pair avec une prestance et une autorité dont il aimait se prévaloir… auprès de l’apprenti pâtissier.

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9 réponses à 201008_03

  1. Hélène dit :

    Cécyle !
    « bien qu’il eût du ventre », Monsieur Romultapois se prévalait de son allure, et il avait bien de la chance, parce que de nos jours il n’est pas facile d’échapper à certains complexes, même quand on est un mec.

  2. Cy Jung dit :

    Hélène !
    J’avais mis un subjonctif, puis choisis l’indicatif suite à cette remarque d’Antidote : « C’est le mode subjonctif qui est normalement demandé par la locution bien que, mais certains grammairiens justifient l’emploi de l’indicatif (pour souligner la réalité d’un fait) ou du conditionnel (pour en marquer l’éventualité). »
    Et monsieur Rotumalpois étant un homme sans complexe, il veut que l’on souligne la réalité de son gros ventre. Tu sais bien, les hommes…
    Grosses bises.
    Cécyle

    • Hélène dit :

      Si monsieur Rotumalpois préfère se ranger du côté de « certains grammairiens » (les « normaux » sont si ennuyeux) qui nous font grincer des oreilles, grand bien lui fasse. Quant à moi, je voudrais bien savoir où donc Antidote trouve des exemples harmonieux de cet indicatif après « bien que ».
      Ceci dit, on connaît le goût de l’auteure pour les usages qui frôlent la faute, au point qu’on la soupçonnerait de forger un jour un bel hapax !

      • Cy Jung dit :

        Ce n’est pas faux en ce qui concerne mes goûts… ! Et grâce à toi, ce qui me semblait limite me paraît désormais juste !
        Je m’en réfère au Grevisse cette fois :
        [§1150-H] « L’hésitation entre l’indic. et le subj. est très ancienne dans la langue. Elle était courante au XVIIe et au XVIIIe s. encore. Malherbe réservait le subj. aux choses douteuses, l’indic. aux choses certaines : cf. Brunot, Hist., t. III, p. 575. »
        Et cet exemple : « Mélanie et Gertrude, bien qu’elles criaient qu’elles n’avaient rien fait (R. Rolland) »
        Merci Hélène ! Cela va nous faire un bel article du LexCy(que).

        • Hélène dit :

          Mais enfin, c’était au XVIIIe siècle !! Malherbe !!
          Même Proust n’utilise que le subjontif !

          D’ailleurs, la certitude du « ventre » de monsieur Rotulmapois peut être remise en question. Tout est relatif, on parle de son point de vue, qui sait à quoi correspond ce volume abdominal ?

          Gniik gniik.

  3. XA dit :

    Bon OK, c’est bien beau tout ça… mais s’il ne mange qu’un plat du jour et une demi-baguette et surtout pas de gâteau, comment se fait-il qu’il ait un gros ventre ??? 😉

  4. Cy Jung dit :

    J’ai récidivé dans l’usage de l’indicatif après proposition concessive. Il était temps que je fasse un article du LexCy(que) sur le sujet. Le voici.

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