200809_03

À chaque obus qui tombe, le première classe Pierre Chaumont sent sa chair se fendre. Ce n’est pas la terre qui gicle, ni le sang, ni les membres, ni la cervelle de ses compagnons qui le fendent au tréfonds. C’est la peur, la peur de cette mort qu’il n’a jamais voulue, la peur de cet Allemand, en face, de l’autre côté de la tranchée, dans sa tranchée à lui. La même peur, identique. Peur de mourir. Peur d’y survivre, surtout.
« Ma petite maman,
« Je ne devrais pas t’écrire cela. Tu as toujours été si bonne avec moi et je ne veux pas te faire souffrir plus que tu ne souffres déjà. Je vais mourir. J’ai peur. Je voudrais que tu sois là, près de moi ; tu me tiendrais la main ; tu me fermerais les yeux. Je suis seul. Mon dernier compagnon est mort tout à l’heure. Je serai le prochain. Son corps est encore chaud. Il me protège du froid et de la mitraille. Je t’aime, ma petite maman, je t’aime. Pourras-tu me rendre la vie que l’on est en train de me prendre ?
« Je t’embrasse si fort que j’en pleure.
« Ton fils, Pierre, déjà mort pour la France. »

Cy Jung©

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2 réponses à 200809_03

  1. Parisienne dit :

    Ce temps est poignant. Il dit en peu de mots la peur, l’absurdité, la froideur et la solitude de la mort… Absurdité, froideur et solitude comme dans la foule pressée de prendre un train ou d’attraper un métro… Les plus grandes villes ont-elles toutes ce goût de mort ?

  2. Yo Girl dit :

    « Ton fils, Pierre, déjà mort pour la France. » : juste et fort. Comment un vivant se sent déjà un parmi les milliers dans un souvenir tellement convenu que chaque individu y est oublié. Il dit là comment ces hommes (je sais, aussi des femmes, mais là dans les tranchées, seuls et oubliés, ce texte est un texte d’homme à la guerre) sont là pour une raison (d’État) qui les dépasse, les réduit à leur merci, les jette dans l’oubli… Mort pour la France, déjà inutile, déjà froid, déjà de simples corps, déjà du passé, déjà de simples plaques de métal ou des dalles de granit parmi d’autres… Mort pour la France, pas pour ceux que l’on aime, parce pour ceux qui l’aiment… Mort pour la France : l’exclusion parfaite de « l’intérêt », de l’importance, de « l’utilité », du sens de cette mort pour toute autre chose/être/raison que la France.

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