200803_01

« Mouche ton nez ! » Mais pourquoi cette phrase lui traversait-elle l’esprit, à ce moment précis, alors qu’il était au milieu de la jungle sous une pluie battante ? Ali était trempé comme une soupe, un sac aussi lourd qu’un âne mort qui lui fendait l’échine et ces bestioles qui s’invitaient en permanence sur son épiderme. Il fallait pourtant avancer, toujours avancer, avec ce gueulard de sergent sur le dos. « Mouche ton nez ! » Ali n’avait pas de mouchoir. Ce n’était pas important : il aurait pu se moucher avec les doigts, la pluie les aurait lavés.
Le sergent s’était rapproché. Ali cherchait toujours d’où lui venait cette phrase, sans doute ravivée par l’exercice et la pression constante de son supérieur. « Mouche ton nez ! » Et puis quoi encore ? Ali sourit. Il avait pris l’habitude de se taire, exécuter, les ordres et qui sait, un jour, les ennemis qu’on lui désignerait. Il sourit encore : la phrase ne pouvait pas venir de sa mère ; c’était le sergent, sa mère, et avec lui, on avait le nez cassé avant d’avoir le temps de le moucher.
Le sergent était derrière lui, prêt à appuyer sur le sac pour le rendre plus lourd. Ali résisterait ; il le savait. Ils aimaient tous les deux se mesurer l’un à l’autre, chacun dans son rôle, Ali toujours perdant mais heureux d’offrir sa résistance à son supérieur. « Mouche ton nez ! » Le sac se fit plus pesant. Ali se pencha en avant. Il avait les reins en compote et toute cette eau, qui transperçait ses vêtements. Il ne devait pas ralentir. Il fallait avancer, rester à trois mètres du gars de devant.
« Mouche ton nez ! » Le sac, d’un coup, devint léger. Que se passait-il ? Ali tourna la tête. Le sergent l’avait lâché. Il riait, des ruisseaux de pluie sur les joues. Ali avançait. Le sergent riait encore. Il lui colla une tape sur la tête pour l’inviter à regarder devant lui. Le sac devint de nouveau lourd, plus lourd encore que la fois précédente. Ali se cassa en deux. Il avançait. « Mouche ton nez ! » Le sergent lâcha le sac, le reprit, le lâcha. Ali résistait. Il ne céderait pas, pas aujourd’hui. Il était fier. L’averse redoublait. « Mouche ton nez ! » Un déluge !

Cy Jung®

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