200002_11

Le 29 mai 1963, je suis sortie du ventre de ma mère, par voie normale, et dans la douleur, sans doute. Je ne peux pas vraiment dire, je ne m’en souviens pas. Pourtant, cela est arrivé puisque je suis là. J’ai dû passer la tête la première, ai été d’emblée éblouie par les lumières de la salle, ai senti le froid sur mon crâne et mes épaules encore gluants. J’ai crié.
— Ah !
Non, ce devait être plus fort que ça.
— Ah-ouin !
Pire.
Est-ce que l’on m’a tapoté les fesses pour m’inviter à ce cri ? C’est quand même dommage de ne pas se souvenir. Quoique. Cela a dû être une dure expérience. Pourquoi suis-je sortie, d’ailleurs ? Que suis-je venue chercher par ici ? D’aucuns organisent des « séances » pour retrouver le cri, la sensation de chaud froid, remettre en marche la mémoire de la matrice. Cela ne me tente pas. Je n’ai pas envie d’y retourner pour sortir une deuxième fois, même pas pour me souvenir.
Le 29 mai 1963, donc, je suis sortie. Et je ne m’en souviens pas. J’ai ouvert les yeux. Je les referme chaque soir, pour dormir. Ou à l’heure de la sieste. Et les yeux fermés, je dors. Rarement dans le noir. Je n’ai pas peur du noir mais j’aime fermer les yeux pas trop loin de la lumière, pouvoir retrouver l’air dès que j’ouvre la bouche.
Le 22 novembre de la même année, John Kennedy a été assassiné à Dallas. Je ne m’en souviens pas non plus mais au moins, il y a des images. C’est donc comme si je m’en souvenais. Je n’y étais pourtant pas alors que le 29 mai 1963, j’y étais ; c’est sûr puisque je suis là. Je ne voudrais pas d’images pour me le rappeler.
Non vraiment, je ne voudrais pas.

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2 réponses à 200002_11

  1. carlosse dit :

    Cette même année en septembre je naissais aussi. Je ne me souviens que de ce que ma mère m’a dit, que j’avais les grands yeux effrayants de mon grand-père. Ainsi mon sort fut scellé.
    Je n’ai pas de souvenirs de Kennedy non plus, mais de mai 68 oui, c’était la guerre à Paris sur la télé en noir et blanc…

    ** Et si au lieu de descendre on avançait tout droit ?

  2. zeph dit :

    la mémoire de l’Histoire Humaine s’inscrit à travers des image, des mots figés par des historiens, des photographes, des penseurs, dans une dynamique collective alors que notre mémoire individuelle est à figée en dehors de cette action collective. A moi de chercher l’image qui peut-être n’a pas été figée, à moi de chercher les mots qui peut-être sont contradictoires, évolutifs, absents parfois, qui font mon histoire… Je suis moi à travers eux…

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