199911_02

Delphine était née un jour de mai. Elle avait grandi comme le printemps, avec des bourgeons plein les joues et de la sève plein le corps, sans trop s’accorder de tout ce qui contraignait sa croissance. Ses mains étaient plus larges que les paluches d’un bûcheron et aussi fines que celles d’une dentellière. Son corps ressemblait à une immense perche que le vent pourrait briser. Mais Delphine était un roseau ; elle ne rompait pas, jamais. Et lassée de plier, elle était partie au matin de son dix-huitième anniversaire, quelques affaires dans un sac, et quelques larmes, au fond du cœur.
Elle voulait aller aussi loin que ses jambes la porteraient, à l’autre bout du monde, hors d’atteinte. Alors, elle avait marché, des heures d’abord, des jours ensuite, des nuits parfois. Sans le savoir, elle avait remonté les saisons à l’envers et avait connu les dernières gelées d’avril, les giboulées de mars, les frimas ensoleillés de février, les pluies verglacées de janvier… Elle avait résisté, à tout, au vent, au froid, à la pluie, au sommeil, à la faim, à la soif, aux portes qui se ferment et à la violence ordinaire. Elle avait résisté jusqu’au jour où une bourrasque plus forte qu’une autre, à moins qu’il ne soit agi d’une lame, d’un poing, d’un mot, l’avait abattue. Delphine s’était effondrée sans un cri, là.
— Ça va ?
Et une main l’avait relevée.

Cy Jung®

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1 réponse à 199911_02

  1. Aslé dit :

    Noous sommes des millions de Delphine, même sans être nés au mois de mai. Mais qu’une seule main. Une seule…

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