199909_02

Les bœufs portaient le joug sans fierté. Ils avançaient las, museau branlant, sabots crottés de boue grasse et poil luisant de pluie. Ils n’en meuglaient rien ni n’en secouaient la tête, la queue, les oreilles, ou n’en ruaient de rage. En ces terres reculées, on ne se plaignait pas de son sort, qu’il fût bon ou mauvais, car l’on savait qu’il ne pouvait être que celui de bêtes de somme corvéables à merci.
Le labour commençait chaque matin à la même heure, au huitième coup de cloche, sous un ciel toujours bas d’où l’on ne pouvait espérer aucune éclaircie. Les bœufs, accompagnés d’un vieux paysan aussi branlant que leur museau sous l’effort, traversaient le village de part en part puis rejoignaient un champ, ou un autre. Peu leur chalait ! Le soc était toujours aussi pesant, la terre aussi grasse, la pluie aussi froide et le vent… Oh ! le vent. C’était le pire, surtout quand il fallait lui faire face, quand la lame butait sur des pierres et rebondissait tant elle était mal tenue par le frêle paysan.
— Aille don !
Personne n’y croyait.
Une corneille venait parfois picorer un ver déterré par le labour. Son craillement d’aise passait inaperçu, chacun se concentrant sur sa tâche. Un sillon se formait. À l’extrémité du champ, il fallait faire demi-tour et revenir en sens inverse, ni trop près ni trop loin du passage précédent. Tantôt, un coup de bâton frappait un bœuf au flanc. C’était une manière de lui dire de filer droit. Qu’y pouvait-il, lui, le bœuf, s’il trébuchait sur une motte plus dure qu’une autre, s’il déviait d’une route que lui-même devait tracer ? Si au moins il avait su à quoi cela servait, il y aurait mis de l’ardeur à offrir un sillon au geste auguste du semeur.

Cy Jung®

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2 réponses à 199909_02

  1. Temperance dit :

    Bravo !!! J’aime beaucoup. C’est différent de ce que Cy Jung nous propose en général mais très évocateur.
    Je ne peux résister à évoquer un ancien poème de James Joyce dans un petit recueil intitulé "Pomes Penyeach"
    Le poème s’appelle Tilly et vous trouverez le texte original et une traduction ici
    La traduction laisse beaucoup à désirer, mais l’original est très beau.
    Merci Cy Jung

  2. Je suis ravie de découvrir au hasard de mes errances webatiques ces pages photolittéraires, beaux textes de Cy Jung et belles photos pour les accompagner.
    Ce texte sur la condition du boeuf est très fort et la citation finale joliment amenée… Je reviendrai par là.

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