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Je tends la tête, de droite, de gauche. Je voudrais bien la voir, suivre des yeux le ballet du corps qui l’épouse et sollicite ses phrases en contrepoint. Le grand gars devant me gâche la vue. Il est trop tard pour que je change de place. Les premières notes rigolent déjà en même temps que les toux se sont éteintes. Une dernière chaise racle le sol et le silence, enfin, accueille la fugue.
Je m’écarte et m’appuie sur le dossier de mon siège, épaules ouvertes, sourire aux lèvres. Je baisse les paupières. J’oublie le grand gars. Une octave monte. Un dièse surprend l’oreille, un autre, et la phrase repart, souveraine. La mélodie m’enveloppe alors que l’archet me caresse la joue à mesure que la note s’étire. Le crin flirte avec la corde. Une plainte. Un cri. Une douce parole. Je me love contre son corps. J’épouse ses hanches. La clarinette à côté proteste. Qu’elle ne soit pas jalouse ; j’y viendrai mais pas aujourd’hui. Une autre fois.
Là, je veux l’entendre vibrer de toute son âme. Je me coule un peu plus contre le bois. Les cordes tirent sur le sillet. L’archet va et vient, solide, précis. Les tons se détachent au fil des temps qui se décomptent. Je sens la liesse à ma portée, sans bémol à la clé. L’archet, d’un coup, lâche prise. Les notes piquent à présent à chaque doigt qui trémule. Elles me chatouillent. Je m’écarte. Elle me retient contre son ventre et le crin reprend sa place. Un ré ? Peut-être… Ou un mi, là, à terre. Au sol. Je suis. Et près d’elle je m’envole.

Cy Jung®

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