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Chapouard, dit Chapo, était toujours le premier. Il n’avait pas son pareil pour repérer les pièges des Vièts et, plus d’une fois, il avait sauvé la vie à ses camarades. Il leva la main puis l’orienta paume contre terre. Tous se collèrent au sol, à y rentrer presque, fusil à bout de bras. Leurs cœurs battaient si fort que l’on aurait dit un bombardement. Leur peau était abrasée. Quelques vessies réclamaient un répit. Les côlons, eux, étaient à l’image du champ de bataille noués, tordus, brûlés, ulcérés, rongés, et pire encore.
Chapo gratta le sol de la pointe de son ranger. C’était le signe qu’ils pouvaient repartir, ventre au sol, fesses et épaules les plus basses possible pour ne pas révéler leur présence. À sa suite, les gars de la patrouille reprirent leur progression, bien à plat, quelles que soient les embûches et autres obstacles. Le pire, c’était la végétation. On ne savait jamais si cela allait piquer, gratter, démanger, même avec l’expérience. À croire que ce pays de mort hébergeait une nature dont l’hostilité n’avait rien à envier à celles des hommes. Parfois une racine pointue comme une baïonnette sortait de terre sans que personne ne la vît ; et c’était une joue qui saignait, une sangsue qui s’y collait, un…
La main de Chapo se remit à plat. Il tourna le pouce vers la droite. Cloué à un arbre, un corps décomposé ne laissait plus voir le visage de l’homme qui l’avait habité. Pouvait-on sans danger aller récupérer sa plaque d’identification ? Chapo hocha la tête. Le chef de groupe y alla. Il se signa, glissa la plaque dans son uniforme puis reprit sa place en troisième position. Chapo les fit attendre quelques minutes et donna le signal de la reprise de la progression. Jusqu’où iraient-ils ? Ils l’ignoraient.

Cy Jung®

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