199508_04

À madame G, parce que je l’aimais.

Maman me déposait toujours au coin un peu plus haut que l’école pour éviter les embouteillages de la nationale. J’avais deux cents mètres à faire à pied. J’en ajoutais cinquante non sans avoir vérifié qu’elle avait quitté les lieux. Je m’engouffrais dans le tabac dépenser en bonbons la pièce que j’avais volée dans le vide-poches de la voiture de papa. Puis je revenais vers l’école, la bouche pleine de sucre. Le portail était large, le bâtiment principal en brique et pierre imposant. Par quelques marches, on accédait à une galerie qui longeait l’avant, en forme de U. À droite, le bureau de la directrice, la porte toujours ouverte ; à gauche, une classe. En haut des marches, la directrice, en personne, souvent, parfois. Je ne pouvais pas savoir, je ne la voyais pas mais, à l’instant où je passais le portail, je rentrais toujours la tête dans les épaules, comme si cela allait me cacher de sa vue, me protéger du cataclysme.
— Céééééccccciiilllleeeeee !
Je me liquéfiais. J’allais devoir l’embrasser. Sa poitrine était monstrueuse, sa voix me terrifiait. J’y allais, avalant au plus vite mon bonbon. Ses paroles tendres m’étaient déjà si effrayantes ; alors imaginez, quand elle me gourmandait ! Ses bras se refermaient autour de moi. Elle me serait si fort contre sa poitrine, me soulevant du sol, me dévorant les joues.
— Ma Cécile !
Et elle me laissait filer.

Cy Jung©

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2 réponses à 199508_04

  1. Mutti dit :

    Merveilleux que cette photo t’aie évoqué ce souvenir. Madame G… est toujours de ce monde… Mais on demandera de ses nouvelles à Sylvette le 27. Qui va encore la voir, maintenant qu’Yvette, la fidèle, est décédée ? Je vais envisager d’y aller…
    Mutti

  2. Yo Girl dit :

    A lire ces quelques lignes, je plonge dans la peur de Madame G., puis je me réchauffe de son affection, puis de sa tendresse pour remonter dans l’âge adulte de la nostalgie de ceux qui nous aiment sans que nous n’en comprenions les façons. J’ai un sourire avec une petite boule de tristesse que m’étreint pour ces moments passés que nous aimerions revivre avec le vécu d’aujourd’hui.

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