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Ce que les autres n’aiment pas, dans la coiffure, c’est plonger au plus profond d’une chevelure, masser le cuir à pleine pulpe, défaire un à un les nœuds avec patience, shampouiner à mains nues, brosser avec les ongles minutieusement taillés… Ils peignent du bout des dents, sans jamais toucher la racine, comme si le cheveu était l’ennemi à vaincre, l’animal sauvage à dompter. Quels imbéciles !
Un cheveu, cela s’observe, avec les mains d’abord, les doigts prêts à dénouer l’énigme. Il faut en apprécier la texture, la fermeté, en éprouver la longueur, cerner l’implantation, l’épaisseur de la mèche, le sens de la vague, détecter ses failles et ses faiblesses, valoriser sa couleur… Un cheveu, cela se coiffe dans le sens du poil à moins qu’il ne soit joueur, hirsute de-ci ou delà, sage un peu plus bas, fugace, volage. Et tel est le savoir du coiffeur ; faire parler et vivre le cheveu plutôt que de lui demander de taire sa nature sous le casque à grand renfort de pinces, de rouleaux et de chimies combinatoires !
Du cheveu, Victor pourrait en écrire un poème ! Il en a fait sa vie même s’il est toujours si contrarié de voir travailler ses collègues qui reproduisent des « looks » (quelle horreur !) et n’ont pas le courage de dire à celle-ci que son cheveu aime être ras, à celui-là qu’un peu de longueur sur la nuque libérerait des boucles, à cette autre que la finesse de son poil ne réclame pas du « volume » mais toute l’attention d’une coupe qui en détaille la subtilité…
Le cheveu est maltraité ! Qui s’en soucie ? Victor, bien sûr. Une cliente passe la porte. Elle voudrait refaire une permanente. Va-t-il réussir à la convaincre de prendre le virage d’une coiffure avec couettes ?
— Vous n’y pensez pas, Victor !
Justement si, il ne pensait qu’à ça. Dommage.

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3 réponses à 199311_01

  1. Voyages immobiles dit :

    Proposer ce à quoi on ne s’attend pas … Faire vivre l’irraisonné et l’irraisonnable … et offrir à l’insolente liberté de nouvelles possibilités d’expressions dans ce désordre ordonné …

  2. paradisbulle dit :

    Oser le changement ! Oulalalala !

  3. Isabelle dit :

    Un salon vers République appelé « Bibiche coiffure » affichait fièrement en vitrine « Haute coiffure », Victor y aurait-il était apprenti ?

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